les premiéres heures en prison

les premiéres heures en prison

: immersion au quartier des arrivants

ADMINISTRATIF | PÉNAL | AVOCAT B DRAVET AVOCAT AU BARREAU DE TOULON

C’est là que se produit l’éventuel choc carcéral, et que se manifestent par exemple les premiers signes de risque suicidaire… Pour comprendre ce qui se joue dans les premiers temps de l’incarcération, nous avons suivi le « parcours arrivant », au centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand (71).par Antoine Blochle 22 janvier 2020

« J’aimerais bien faire des formations, sinon je vais prendre cher ! »

C’est un coin de Saône-et-Loire où l’on n’a pas mille raisons de s’arrêter. Un « centre-bourg », évanescent ; deux restos de routiers, pas mauvais, sur l’ancienne nationale ; une aire de repos, sur l’autoroute en contrebas. La population municipale se concentre vers la forêt, dans le centre pénitentiaire. Pas le complexe carcéral le plus spectaculaire de France. Juste une prison ordinaire : une « prison de campagne », résument des surveillants. Le taux d’occupation du quartier maison d’arrêt y est moins invraisemblable qu’ailleurs : aux dernières nouvelles, il serait même descendu sous la barre des 140 %. Des statistiques qui n’ont pas de raisons d’exploser subitement pendant ces quelques jours de reportage : la « grève dure » qui nous pendait au nez a été votée par deux barreaux des alentours, alors que nous prenions l’autoroute, à trois cent cinquante kilomètres de là.

La première étape se déroule en principe à « seulement » huit grilles de l’extérieur, à côté d’un grand préau pavoisé de reproductions de street art. C’est en effet au parloir des avocats que les nouveaux entrants rencontrent le conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation (CPIP) de permanence. Comme c’est essentiellement lui qui assure les premiers contacts entre le détenu et le reste du monde, il peut parfois se retrouver avec un bail à résilier, un contrat de travail à suspendre, voire des animaux de compagnie à caser à la SPA. Rien de tout cela ne se présentera ces jours-ci. Arrive d’abord Sami, un tout jeune majeur entré la veille au soir, auquel il précise d’emblée : « comme vous êtes prévenu, et donc présumé innocent, on ne peut pas trop parler des faits… ».

Sami lâche un soupir de soulagement, essentiellement parce l’exercice n’aurait visiblement pas été simple : lui-même ne semble déjà plus trop savoir ce qu’il était originellement venu faire dans la région, si loin de chez ses parents. Ce qu’il sait parfaitement, en revanche, c’est qu’il ne peut pas rester sans rien faire en détention : « j’aimerais bien aller à l’école, pour me remettre à niveau, parce que j’ai arrêté en quatrième. Faire des formations, aussi. C’est pour pouvoir le dire à mon jugement, parce que sinon, je vais prendre cher ! » Le délai est clairement trop court pour mettre en branle le moindre projet, mais le conseiller valide la stratégie : « ce que je vous conseille, c’est de faire tout de suite toutes les demandes possibles et de bien garder les réponses ».

« Soyez sur vos gardes, ce n’est pas le pays des Bisounours ! »

Dans la foulée, le CPIP reçoit Damien, la trentaine, condamné il y a une éternité. « Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? — Ben, pas grand-chose. » Il est vrai que Damien a pris un mois ferme, ce qui donne trois semaines avec les remises de peine « automatiques » : même pas le temps de mettre en place un parloir. De fait, on rencontrera plusieurs très courtes peines ramenées à exécution un peu à contretemps. Par contre, vingtenaire transféré depuis une maison d’arrêt voisine, Manu est là pour plus longtemps. Ça n’a pas l’air d’entamer sa bonne humeur, d’autant que « là où j’étais avant, il y a un sacré tas de parloirs qui venaient d’être acceptés ».

Bref, tout va bien : son paquetage est arrivé en même temps que lui – il est à la fouille – et, dehors, ses parents assurent, y compris pour rendre le deux-pièces qu’il louait jusque-là. Ils en font même un peu trop, puisque Manu touche toujours l’aide au retour à l’emploi (ARE). Le conseiller tique : « ça veut dire qu’ils continuent à pointer pour vous ? Il va falloir arrêter, hein, parce que vous allez avoir des problèmes ! » Dans ce cas, Manu aimerait bien travailler. Il a de la chance, il a de l’expérience dans la restauration, et même un CAP dans le domaine : ici, les détenus ne se précipitent pas vraiment pour être classés « auxi’ cuisine ». Grand sourire. Le CPIP relativise : « alors, ce ne sera pas de la grande cuisine, hein. Vous allez faire de la mise en barquettes, ce genre de choses passionnantes… ». Mais rien n’entame décidément l’inoxydable optimisme de Manu, ce qui commence même à préoccuper le conseiller : « soyez sur vos gardes quand même, prenez le temps de voir comment les gens se comportent ici, parce que ce n’est pas le pays des Bisounours ! »

« Ne prends pas toutes les merdes qui traînent dans cette taule »

Tous les détenus se trouvent dans un bâtiment unique, mais coupé en deux. À gauche, le quartier maison d’arrêt (QMA), pour les prévenus, les courtes peines (et les mineurs). À droite, le quartier centre de détention (QCD), établissement pour peine recevant uniquement des condamnés, parfois à partir de douze mois à purger (même si le seuil théorique serait plutôt de vingt-quatre mois). Il faut donc franchir les cours de promenade et une demi-douzaine de grilles de plus, pour accéder au « quartier arrivant » (QA), au deuxième étage de la maison d’arrêt. Créé il y a douze ans presque jour pour jour, il accueille, bon an, mal an, environ cinq cents détenus. Ce jour-là, douze des vingt-deux places théoriques sont occupées. Les arrivants y passent entre sept et dix jours, et enchaînent les entretiens. Et, en bout de chaîne, une commission pluridisciplinaire unique (CPU) se réunit pour décider de leur affectation dans le bâtiment. Le surveillant nous prévient : « ici, on se tutoie, à l’ancienne ». Puis il reçoit Laurent qui, quelques minutes plus tôt, nous avait serré la main de bon cœur lorsqu’on l’avait croisé dans les coursives, à son retour de promenade. Encore une vieille condamnation mais, pour une fois, le trentenaire semble soulagé : « ça faisait six mois que j’attendais que ça se passe ! ».

Au début de l’entretien, Laurent fait un peu les questions et les réponses : clairement, il connaît la chanson, et la maison. Le surveillant ne prend donc pas de pincettes pour lui dresser un bref état des lieux : « c’est plein à craquer là-dedans, comme d’hab’ ». Héroïnomane sous substitution, Laurent prend encore une solide dose quotidienne de méthadone. Un paramètre qui laisse visiblement le surveillant de marbre. Il précisera plus tard en aparté : « c’est sûr que des fois, ils ne sont pas bien, mais ils ne risquent pas grand-chose. Les crises de manque d’alcool sont beaucoup plus dangereuses ». Comme le fera ensuite la direction en des termes moins fleuris, il met tout de même Laurent en garde : « ne prends pas toutes les merdes qui traînent dans cette taule… ». L’autre secoue la tête de gauche à droite, sans grande conviction.

« Il y a sûrement des choses qui ont changé depuis ton dernier passage »

Au quartier arrivant, les surveillants consignent absolument tout du parcours des détenus, à commencer par les heures des douches et des repas, par exemple. C’est une « recommandation » d’origine européenne, qui s’inscrit en France dans un mécanisme de labellisation, ponctuellement contrôlé par un organisme de certification. Tous ici s’accordent à dire que ce protocole améliore nettement la transmission des informations, même si certains déplorent que ces tâches les éloignent un peu de leur cœur de métier : « des fois, je ne peux pas m’empêcher de me dire qu’il y en a peut-être qui se font violer dans les douches pendant qu’on remplit la paperasse ». Le rôle des surveillants consiste également à éclairer les détenus sur les contingences matérielles du quotidien. L’un d’eux remet ainsi au même Laurent un dossier, d’une trentaine de pages : un inventaire à la Prévert, qui passe sans transition du courrier au risque suicidaire, des virements aux droits des détenus, du linge à la prévention de la tuberculose. « Lis bien, il y a sûrement des choses qui ont changé depuis ton dernier passage ici », conseille-t-il. Laurent a eu la chance – ou peut-être la bonne idée – d’avoir du cash dans la poche à son arrivée à la maison d’arrêt, ce qui lui permet d’en bloquer sur un compte, pour commencer tout de suite à « cantiner ».

Tabac et feuilles à rouler, chicorée, lait en poudre, pains en chocolat, gel douche, biscuits, lessive, sirop de grenadine, papier toilette… Il dépense rapidement ses 60 € disponibles. Les prix sont alignés sur ceux du supermarché le plus proche, mais il faut parfois attendre les commandes une bonne semaine : les bons de cantine sont d’abord centralisés, puis une société privée se charge d’aller faire les courses, en l’occurrence la multinationale de restauration collective Sodexo. Laquelle n’assure d’ailleurs pas que les menues emplettes : « gestionnaire déléguée » du centre pénitentiaire, elle intervient dans quasiment tout ce qui ne touche pas directement à la sécurité. Ailleurs, il peut s’agir de groupes de BTP, mais toujours est-il qu’un tiers des établissements pénitentiaires français (environ la moitié des places théoriques) fonctionnent sur ce modèle.

« Je m’en fous des gens ici, je veux juste ma mère »

Le parcours arrivant se poursuit avec « l’entretien direction », mené en pratique par les chefs du bâtiment maison d’arrêt. C’est souvent à cette occasion que commence véritablement à se dessiner l’affectation ultérieure. On y retrouve Hassan, larmes aux yeux, arrivé le matin même. On ne peut pas entrer dans les détails, mais il s’est mépris sur l’effet d’un recours : il attendait tranquillement une date d’audience. Sauf que les gendarmes ne se sont pas contentés de lui remettre une convocation : ils l’ont embarqué. Dans l’absolu, repassé du statut de condamné à celui de prévenu, il n’a pas droit à la fameuse minute de téléphone réglementaire pour avertir un proche et… ça le rend complètement dingue : « le pire, c’est qu’ils m’ont fait un faux espoir au greffe, ce matin. Ils m’ont donné une carte de téléphone, et puis ils me l’ont reprise ».

Comme il a entendu parler de la grève des avocats par les autres détenus, il subodore que c’est la raison pour laquelle il n’a pas pu faire valoir le moindre argument aujourd’hui, avant son incarcération : « pourquoi ils n’ont pas attendu que j’aie une défense ? ». La veille, le directeur nous avait confié que « la première nécessité, pour les arrivants, c’est de les maintenir en vie ». Et de fait, le cas d’Hassan interpelle, sur le plan psychologique. Il semble traumatisé par une précédente incarcération (« on m’a fait du mal »), au cours de laquelle il aurait en outre fait plusieurs tentatives de suicide : « au moins quatre ! Je me suis pendu, j’ai bu de la javel… ». Il ajoute, en plantant pour une fois ses yeux dans ceux de la cheffe : « il va vraiment falloir me surveiller, cette nuit ».

Elle lui propose de le mettre en cellule avec un codétenu, mais ça ne lui dit rien : « c’est pas une autre personne qui va me retenir. Moi je le fais devant lui, hein. Je m’en fous des gens ici, je veux juste ma mère. La seule chose qui pourrait me canaliser, me calmer, c’est de lui parler ». Ce coup de fil, Hassan n’y a définitivement pas droit mais, alors que les minutes passent, il se calme un peu, surtout à l’évocation de ses deux enfants en bas âge : « j’espère qu’ils deviendront avocats et qu’ils défendront les gars comme moi ». Elle saisit la balle au bond : « ça va être difficile, surtout les premiers jours, mais ça ira mieux ensuite. Vous avez des ressources, des choses positives en vous ». Hassan a un cousin dans la maison, mais ne peut vraisemblablement pas partager sa cellule : « il est déjà avec un autre cousin à moi ». Peut-être qu’il pourrait tout de même aller au même étage : « ils doivent avoir des parloirs, du coup je pourrai peut-être passer par eux. Leurs familles pourraient donner des nouvelles à mes parents ». Il évoque même des formations : « mon CV, jusqu’ici, je le dois quand même à la justice ». Dans le logiciel GENESIS, la cheffe coche par acquit de conscience la case « surveillance spécifique ». Mais Hassan est requinqué, et n’ira donc pas dans la cellule antisuicide, ignifugée et aménagée (à grands frais) pour ne pas comporter le moindre « point d’accrochage ». La télévision y est par exemple placée sous une bulle en plastique transparent. Sauf que le radiateur aussi : en plein hiver, cette cellule n’est donc pas un cadeau.

« On ne veut pas vous envoyer du rêve… »

Le lendemain, Hassan est toujours de ce monde. Mais refuse, comme d’autres, de se pointer au « binôme de soutien ». Une séance collective animée par une éducatrice et une psychologue, dans une optique de prévention des risques psychosociaux : de manière un peu plus ronflante, le ministère parle d’un « entretien collectif sur la citoyenneté et la laïcité ». Damien, déjà croisé à l’entretien SPIP, est en revanche partant, de même que Loïc. Tous deux sont « primaires », c’est-à-dire incarcérés pour la première fois. Sur le tableau blanc où les surveillants notent des commentaires sur leurs « clients », leurs deux noms de famille sont suivis des initiales « BG », pour « bon gars ». Aujourd’hui, il n’y aura donc pas de « revenant » (en détention !) pour suivre leurs échanges avec un sourire en coin et leur apprendre un peu la vie. Damien est tassé sur sa chaise et se tord un peu les doigts, mais il trouve que, jusqu’ici, « ça se passe impeccable ». Loïc acquiesce : « j’ai habité dans un abri de jardin beaucoup plus petit que ça, alors franchement, c’est l’hôtel ». Il semble presque regretter d’avoir une aussi courte peine : « on n’aura pas vraiment le temps de lier des amitiés… ». Ça fait marrer Damien : « en même temps, vaut mieux pas, à mon avis ».

Pour bien tout passer en revue, les deux femmes sortent un jeu de cartes, reposant sur des situations de la vie en détention. Loïc retourne la première, sur le comportement à adopter si une baston éclate : « y a des gardiens, nous c’est pas notre métier », répond-il doctement. L’éducatrice précise qu’ils ne peuvent pas forcément intervenir dans la seconde, alors le détenu retourne son raisonnement : « si ça nous arrive à nous, on a le temps de se faire lyncher, quoi… ». Elle : « oui, et puis il peut ne pas y avoir de surveillant du tout, parce qu’il peut être occupé ailleurs. On ne veut pas vous envoyer du rêve ». Aucun risque. Loïc et Damien se prennent au jeu et, à chaque nouvelle carte (sur le prosélytisme, le portable, etc.), ils perfectionnent un peu plus leur numéro de duettistes, du genre caustique. On fiche notre billet que ces deux-là sont devenus potes.

« On ne peut pas non plus mettre tous les pénibles ensemble »

À la fin du parcours arrive la fameuse commission pluridisciplinaire unique, qui réunit l’ensemble des intervenants (surveillants, chefs, CPIP, et al.) et décide de l’affectation des détenus, en tenant compte au passage de paramètres comme le risque suicidaire ou, parfois, la radicalisation. Les dossiers s’égrènent et on passe sans transition des « bons gars » aux « petits branlous », puis inversement. Contrairement à ce qui se passe au centre de détention (où plus on se tient à carreau, plus on monte dans les étages), il n’y a pas vraiment de logique dans la répartition à la maison d’arrêt. Prévenus et condamnés, qui ne devraient théoriquement pas se croiser, se côtoient donc en pratique dans les mêmes espaces. Et certains détenus montent même malgré un mauvais comportement, « parce qu’on ne peut pas non plus mettre tous les pénibles ensemble ». Seul le troisième étage est un peu à part : on y retrouve, séparés les uns des autres, les plus vulnérables : les mineurs (ils sont quatre actuellement), les chétifs (ou « mules »), les petits vieux et les auteurs d’infractions sexuelles (ou « pointeurs »).

Lors de la commission, le dernier mot revient au chef de détention, qui chapeaute les deux bâtiments. C’est lui qui tranche le régime de détention, le niveau d’escorte et, donc, le fameux étage. Aujourd’hui, l’un des arrivants part en triplette (une cellule de trois), rejoindre des copains qui ne font pas parler d’eux. Un autre, qui orbite autour de réseaux criminels, connaît beaucoup trop de monde au premier et se retrouve donc au rez-de-chaussée. Deux codétenus du quartier montent ensemble au troisième, sans raison particulière, mais parce qu’il y a de la place. En tout, neuf arrivants de la semaine précédente se retrouvent dans le grand bain, celui de la vraie détention. Mais leurs cellules éphémères ne resteront certainement pas vides bien longtemps : avant même le passage de relais aux surveillants de nuit, deux nouveaux avaient déjà pointé leur nez…


LES PRISONS SONT PLEINES

« Nous constatons une tendance croissante à l’enfermement »

Adeline Hazan
Adeline Hazan

Entretien avec Adeline Hazan, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté et la gazette du palais repris dans ce blog par maitre B Dravet

Surpopulation, suicides, violences : plusieurs rapports ces dernières semaines dénoncent la situation des établissements pénitentiaires. Adeline Hazan, contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGPL) tire la sonnette d’alarme.

Gazette du Palais :

Quel regard portez-vous sur les lieux de privation de liberté de façon générale ?

Adeline Hazan :

Nous constatons actuellement une tendance croissante à l’enfermement. La surpopulation carcérale atteint un niveau jamais vu, l’incarcération est devenue un réflexe alors qu’en principe elle ne doit intervenir qu’en dernier recours. C’est la même chose concernant le droit des étrangers ou encore la psychiatrie. Dans tous les domaines, on enferme. J’avais déjà dénoncé cette tendance dans le rapport annuel 2018 sorti en mars dernier. Nous préparons l‘édition 2019 et je vais le redire car rien n’a changé à ce sujet. Et ce n’est pas la réforme de la justice qui va changer les choses. Les dispositions relatives aux peines de moins de 1 mois et à celles comprises entre 1 et 6 mois vont dans le bon sens mais ne seront pas suffisantes. Elles risquent de n’avoir quasiment pas d’impact sur la surpopulation. À l’inverse, on a supprimé l’aménagement de peine ab initiopour la tranche des peines comprises entre 1 et 2 ans de prison, ce qui risque d’augmenter les incarcérations. Il fallait intervenir sur la détention provisoire, c’est là que se situe le levier essentiel. ll y a quelques années, les détentions provisoires concernaient un quart des détenus, nous en sommes à un tiers. Il fallait aussi diminuer les affaires susceptibles d’être jugées en comparution immédiate car cette procédure est fortement pourvoyeuse de détention. J’avais proposé que l’on mette en place des mécanismes de régulation carcérale permettant par exemple de faire sortir de façon anticipée les personnes ne présentant pas de danger. Cela n’a pas été inscrit dans la loi, mais la mesure est expérimentée dans une dizaine d’établissements. C’est aussi évidemment une question de moyens. Il manque des magistrats mais aussi des professionnels de l’insertion et de la probation en mesure d’éclairer les juges.

Gaz. Pal. :

Votre dernier rapport publié le 11 décembre 2019 dresse l’état des lieux des violences interpersonnelles dans les lieux de privation de liberté. Qu’est-ce qui vous a conduit à faire ce rapport ?

A. Hazan :

Nous visitons 150 établissements par an et recevons environ 4 000 saisines. Et nous voyons à cette occasion monter la problématique de la violence. C’est lié à un double facteur : la surpopulation carcérale qui s’aggrave depuis 20 ans et la non prise en compte des troubles mentaux des détenus. Quand on enferme trois personnes dans une cellule de 9 m2 durant 22 heures sur 24, forcément cela crée un climat favorable à la violence entre détenus mais également vis-à-vis des surveillants. Sur ce sujet, détenus et surveillants sont victimes des mêmes conditions dégradées. Dans les grands établissements comme Bois d’Arcy, Nanterre ou Fleury, on envoie des surveillants très jeunes dont c’est souvent le premier poste. Par ailleurs, ces établissements sont tellement surpeuplés qu’un seul surveillant peut avoir en charge 100 détenus, il n’y a donc aucun rapport humain possible, ce qui là encore favorise la violence.

Gaz. Pal. :

L’OIP dénonce l’omerta qui règne en prison sur ce sujet. Qu’en pensez-vous ?

A. Hazan :

Nous avons constaté en effet que les détenus n’osaient pas porter plainte par peur des représailles. C’est à peine s’ils se confient au médecin et encore, en lui faisant jurer de se taire. C’est pourquoi nous demandons notamment que soit mis en place un système facilitant la faculté pour la victime de défendre ses droits. Par ailleurs il faut former le personnel pénitentiaire à la dénonciation systématique des violences.

Gaz. Pal. :

Le 22 novembre 2019, vous avez publié un avis relatif à la prise en charge des personnes détenues atteintes de troubles mentaux. C’est un sujet dont le gouvernement s’est emparé il y a quelques mois….

A. Hazan :

On estime que deux tiers des détenus souffrent de troubles mentaux, qu’il s’agisse d’une dépression jusqu’aux pathologies les plus lourdes. Par ailleurs, un tiers de l’ensemble des détenus est atteint d’une maladie lourde, par exemple une psychose. Nous dénonçons régulièrement le manque d’études épidémiologiques, celles qui existent sont trop anciennes. La ministre de la Justice et la ministre de la Santé ont enfin commandé des études mais il est bien tard. On note également que la justice ne dispose pas des informations nécessaires sur l’état mental des justiciables. Il faut que les magistrats soient mieux informés. À Marseille, une expérience très intéressante est menée : des psychiatres interviennent dès la garde à vue, ce qui leur permet de proposer au juge des solutions de soin et d’hébergement. C’est une pratique qui mériterait d’être généralisée. Il faut aussi ôter de l’esprit des magistrats que s’ils envoient une personne en prison, elle y sera soignée. D’abord, la prison n’est pas un établissement de soin. Ensuite, les soins qui y sont dispensés sont très parcellaires. On manque en particulier d’UHSA (unité hospitalière spécialement aménagée), des unités dédiées à l’hospitalisation complète de détenus souffrant d’une pathologie psychiatrique. Il n’y en a que neuf actuellement sur tout le territoire et on attend depuis des années le lancement de la deuxième tranche. Il faut aussi former le personnel pénitentiaire à la gestion de la maladie mentale Les ministères de la Justice et de la Santé sont d’accord sur le diagnostic et les solutions. Mais pour l’instant, il y a beaucoup de groupes de travail et assez peu de mesures concrètes.

Gaz. Pal. :

Est-ce la raison pour laquelle on constate une augmentation du nombre de suicide ?

A. Hazan :

Le taux de suicide n’a jamais été aussi élevé en prison, notamment parce qu’on ne sait pas repérer les personnes suicidaires. Et quand on les repère, le traitement est souvent pire que le mal. On réveille les personnes cinq fois par nuit pour vérifier qu’elles sont vivantes, parfois on leur demande même de répondre. Personne ne résisterait à pareil traitement !

Gaz. Pal. :

Toujours concernant la santé mentale en prison, vous avez publié le 26 novembre 2019 des recommandations en urgence alertant sur l’état et le fonctionnement de l’hôpital psychiatrique du Rouvray. Qu’en est-il exactement ?

A. Hazan :

Nous avons visité cet établissement dans le cadre de nos visites classiques mais nous savions déjà qu’il y avait des problèmes car le personnel avait entamé une grève de la faim au printemps précédent et l’affaire avait été très médiatisée. Lorsque nous avons visité les lieux, les dysfonctionnements que nous avons constatés étaient si graves que nous avons utilisé la procédure d’urgence. Habituellement, nous visitons un établissement, puis dans les 4 mois, nous lui adressons un projet de rapport, il répond, et nous communiquons notre rapport définitif au ministère concerné. Mais en cas d’urgence, nous avons la faculté de publier directement un avis au Journal officiel, sans attendre la procédure contradictoire d’élaboration du rapport de visite. L’hôpital de Rouvray est surpeuplé, certains patients à l’isolement sont enfermés nus avec des seaux hygiéniques, l’isolement est largement utilisé alors que c’est en principe une procédure exceptionnelle, etc.

Gaz. Pal. :

L’Observatoire international des prisons (OIP) alerte actuellement sur ses difficultés car il vient de perdre une partie des subventions qui le font vivre. Qu’en pensez-vous ?

A. Hazan :

Sa situation est dramatique, au point que j’ai écrit au Premier ministre ainsi qu’aux présidents de l’association des régions de France et de l’association des départements de France pour les alerter. L’OIP, contrairement à nous, ne se rend pas dans les établissements, il travaille uniquement sur le fondement des courriers et des témoignages des proches. Non seulement son travail est très utile au quotidien pour les détenus, mais souvent ils nous alertent sur des problèmes dont nous n’avons pas connaissance.

Gaz. Pal. :

Vous faites un travail important de veille et d’information ; malheureusement, comme vous le disiez au début de cet entretien, tout s’aggrave. N’est-ce pas décourageant ?

A. Hazan :

Nous n’avons qu’un pouvoir de recommandation. Il faut donc accepter que nos rapports et avis ne soient pas immédiatement suivis d’effet. On ne se sent pas découragés pour autant, car nous faisons un travail utile. En revanche, nous sommes inquiets de voir se développer depuis 2013-2014 une culture générale de l’enfermement et depuis 2015 un renoncement au respect des droits fondamentaux. Comme s’il s’agissait d’un luxe que nous n’aurions plus les moyens de nous offrir. Notre rôle est de veiller à demeurer à contre-courant de ces tendances.


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